novembre 25, 2016

L’insécurité de l’extrême-droite

Les heures, jours et semaines qui ont suivies l’élection de Donald J. Trump au poste de président des États-Unis ont été marquées par un esprit de panique et d’incompréhension complète dans les cercles politiques du centre et de la gauche. Son élection a provoqué une crise identitaire imprévue au sein de ces cercles car pour eux, il parait inconcevable qu’une personne utilisant un discours si ouvertement xénophobe et sexiste puisse être élu à un tel poste.

Les partis et mouvements très à droite se sont évidemment réjouis. “Nous sommes président!” gazouillait la branche berlinoise du parti allemand Alternative für Deutschland (AfD); la cheffe du Front National (FN), Marine Le Pen, fût la première à féliciter Trump sur sa victoire; Nigel Farage, l’ancien chef du parti britannique United Kingdom Independence Party (UKIP), fût le premier politicien étranger à rencontrer le nouveau président; et des représentants associés à la mouvance américaine “Alt-Right” ont été filmés célébrant l’élection avec des salutations nazis envers Trump. En somme, ceux qui se sentaient menacés se sentent désormais en sécurité, et ceux qui se sentaient légèrement en sécurité se sentent maintenant fragilisés.

Rationnellement, il est très difficile de se sentir vulnérable en occident. Les taux de chômages et de criminalité sont bas, et les taux migratoires sont stables, tous des facteurs qui devraient alimenter un sentiment de sécurité plutôt que le contraire. Et pourtant, nous sommes témoins de l’appui et du succès grandissant de mouvements et de partis dont les idées et politiques sont fondées sur la peur. Ce texte ne porte pas sur l’élection de Trump et de sa signification – un sujet déjà sur-analysé et disséqué – mais plutôt sur la prophétie auto-réalisatrice de l’insécurité et de ses conséquences très réelles.

L’insécurité n’est pas raisonnable

La peur et l’insécurité ont leurs racines dans l’interprétation d’une situation comme étant potentiellement dangereuse, et elles sont très subjective. Ce sont des sentiments que des faits et des statistiques peuvent difficilement surmonter. Jusqu’à ce que l’expérience personnelle fournisse une nouvelle base redéfinissant le sentiment de sécurité, ce dernier sera fondé sur l’imagination qu’une personne a d’une situation et son interprétation des informations. Ce sont ces derniers aspects qui jouent bien le jeu du discours des partis d’extrême-droite.

J’ai récemment écrit un article intitulé The Narrative is the Threat: Refugee Crisis in western Europe and Terrorism pour l’Académie russe de l’économie nationale et de l’administration publique (PANERA), qui démontrait l’absence d’un lien entre l’immigration et la criminalité. Les faits et les statistiques démontrent clairement qu’en dépit d’une augmentation du nombre d’immigrants, les taux de criminalité demeurent constants et les taux de chômage diminuent i. De plus, 80% des attaques terroristes perpétrés en occident depuis janvier 2014 – période considérée comme le début de la “crise des réfugiés” – ont été commis par des individus qui sont nés et ont grandi dans les pays visésii et non par des étrangers.

Donc si les faits suggèrent que les sociétés ne sont pas plus précaires qu’avant la poussée des flots migratoires, et que les taux de chômage tournent autour de 5% – considéré comme 0% de chômage – comment est-ce possible d’obtenir un succès politique en jouant sur la peur? En maintenant une impression de danger, qui est du coup insensible aux faits et à la raison.

“L’âge du terrorisme” et de l’hyperbole joue un grand rôle dans l’entretien de cette impression. La nature spectaculaire du terrorisme combinée à la puissance de l’information 24/7, des réseaux sociaux et des images provenant de téléphones portables crée des images inoubliables qui marquent les esprits au fer rouge. Les images de New-York 11 septembre 2001, de Madrid en mars 2004, de Londres en juillet 2005, de Paris le 13 novembre 2015 ou de Bruxelles en mars 2016, diffusées en rotation durant des semaines ont crée pour plusieurs un sentiment d’insécurité que des faits ne peuvent minimiser. Cela s’applique aussi aux attaques sur les plages ou dans les centres commerciaux à travers le monde, créant une impression que certains endroits sont dangereux ou sont des “foyers” du terrorisme.

L’augmentation annuelle des mesures de sécurité dans les lieux et les transports publics comme les aéroports ou les stades contribue aussi à soutenir le sentiment d’insécurité. À titre de consultant anti-terroriste, des amis et des membres de ma famille me demandent désormais si certains endroits ou événements sont sécuritaires, quelque chose qui ne s’était jamais produit avant la dernière année. Tel est le pouvoir du terrorisme, qu’en dépit du fait qu’il se produise rarement, il laisse une impression – qu’on en soit victime ou non – à la fois profonde et durable.

C’est dans ces craintes que les partis et mouvements d’extrême-droite puisent depuis des années, que ça soit dans la peur du terrorisme, des étrangers ou de la perte d’emploi. Et depuis dix ans, ils ont été en mesure de traduire le discours de peur en des succès électoraux:

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Ce que les partis d’extrême-droite font très bien – les résultats électoraux parlent d’eux-mêmes – est de présenter la menace comme étant externe et de nature étrangère. Si le taux de chômage augmente, c’est parce que les emplois sont octroyés aux étrangers ou envoyés dans d’autres pays; si la criminalité augmente, c’est parce que des immigrants – souvent décrit avec le terme millénaires “barbares” – ont “envahit” le pays; et si le terrorisme frappe, c’est parce que des ennemis étrangers veulent détruire notre civilisation. Donner la faute pour les problèmes touchant leurs pays aux mexicains comme le fait Trump, ou aux musulmans comme en Allemagne et en France, ou aux immigrants en général comme ce fût le cas en Grande-Bretagne durant la campagne du “Brexit”, s’inscrit dans le cadre d’une stratégie qui n’a que pour seul but de présenter les menaces comme étant externes. Cela projette les hôtes comme étant les victimes, leur enlevant toute responsabilité quant aux problèmes qu’ils dénoncent. Toutefois, c’est un discours qui deviendra très difficile à maintenir dans les circonstances actuelles.

Une prophétie auto-réalisatrice: La montée de la violence d’extrême-droite

L’évidence est que jouer la carte de la peur implique de s’approprier les craintes des gens, notamment celles liées l’auto-protection. J’ai déjà discuté comment la cooptation du discours d’extrême-droite par les partis populaires légitimise ce discours et lui octroi une plate-forme qui étend sa portée. Immanquablement, cela place le thème de la sécurité au cœur de la politique, et cette situation est rendue encore plus explosive par le cocktail du terrorisme et des médias modernes mentionnés plus haut. Lorsque la peur croît, le désir de “faire quelque chose” aussi et la réaction face à cette peur devient violente.

Deux cas illustrent ce problème dans sa forme la plus extrême: L’attentat au couteau le 17 octobre 2015 contre Henriette Reker, l’actuelle mairesse de la ville de Cologne, et l’assassinat le 16 juin 2016 de la député Labour britannique Jo Cox alors qu’elle faisait campagne pour le “Remain”. Reker fût attaquée lors du dernier jour de la campagne électorale par un terroriste d’extrême-droite qui s’opposait à ses positions pro-réfugiés, alors que Jo Cox fût aussi tuée par un terroriste d’extrême-droite, qui criait “Britain first!” alors qu’il lui tirait dessus et la poignardait, une semaine avant le référendum britannique sur l’UE. Secoués par le climat de peur créé par le discours politique qui liait sécurité et immigration, ces hommes ont décidé d’agir, poussés par l’idée qu’ils devaient défendre leur pays respectif contre les étrangers.

Et la vue d’ensemble du problème n’est pas meilleure:

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Source: The Narrative is the Threat: Refugee Crisis in western Europe and Terrorism. Federal State-Funded Educational Institution of Higher Professional Education «Russian Academy of National Economy and Public Administration, (2016).

Les statistiques officielles pour 2016 ne sont pas disponibles sauf en Grande-Bretagne, mais plusieurs rapports suggèrent une forte poussée des crimes de haine en Allemagne, en France et aux États-Unis. En Allemagne, la tendance suggère une augmentation d’environ 20%; en France, les attaques anti-musulmans auraient triplées et les États-Unis ont connus une explosion des crimes de haine depuis l’élection de Donald Trump à titre de président.

L’augmentation des crimes d’extrême-droite (crime de haine) va de pair avec l’augmentation de l’appui électoral de partis et mouvements d’extrême-droite (tableaux 1 et 2), de même qu’avec l’apogée de la crise des réfugiés en occident. Autrement dit, l’immigration et les étrangers ont effectivement joué un rôle important dans l’augmentation de la criminalité et de l’insécurité, mais ils n’en sont pas la source: Les prêcheurs de l’insécurité réalisent leurs propres prophéties annonçant une augmentation du terrorisme et de la violence grâce à la violence pratiquée par leurs supporteurs.

Conclusion

Avec trois élections législatives prévues dans trois pays avec une mouvance d’extrême-droite prononcée (France, Pays-Bas, Allemagne), la situation ne s’améliorera pas de sitôt. L’élection de Trump prouve qu’il y a un appui électoral important – et un potentiel de succès – pour le discours d’extrême-droite, et cela à quatre conséquences.

La première, comme le démontre l’explosion de la violence d’extrême-droite aux États-Unis suite à l’élection de Trump, est que les gens qui ont de telles positions se sentent désormais confortables de s’afficher et d’agir sur ces positions, violemment ou non. La seconde est que les partis populaires travailleront avec plus d’acharnement pour aller glaner des votes chez l’électorat d’extrême-droite. Des signes de cette stratégie sont déjà visibles en Allemagne (CSU) et en France (Républicains) où certains partis et candidats durcissent déjà leurs positions et leur ton (Sarkozy est désormais décrit comme étant “à droite de Le Pen”), s’appropriant et se rapprochant ainsi de certaines politiques de l’AfD et du FN. Cette stratégie ne deviendra que pire à l’approche des élections, faisant de l’électorat “très à droite” le groupe cible, ce qui ne fera que confirmer son importance et sa légitimité.

La troisième est que les attentats terroristes augmenteront. Plus d’attaques comme celles qui ont eu lieu sur Henriette Reker et Jo Cox sont à prévoir, analyse que l’augmentation de menaces sur les politiciens en Allemagne en 2015 et 2016 renforce. Finalement, les politiciens promouvant un agenda d’extrême-droite ne doivent pas se croire un même protégé de la peur et de la haine qu’ils exploitent. Leur succès en incitera d’autres à agir contre eux, et si leur électorat se sent trahi par eux, la violence qu’ils alimentent se tournera aussi contre eux.

Exploiter la peur et l’insécurité pour des raisons politiques est un couteau à deux tranchants. Bien que cela puisse octroyer des gains à court terme, les conséquences à long terme sont très dangereuses. En alimentant et en jouant sur les divisions et la violence, les partis d’extrême-droite deviennent donc une importante source de ce qu’ils affirment combattre: l’insécurité.

iST-PIERRE, YAN in Federal State-Funded Educational Institution of Higher Professional Education «Russian Academy of National Economy and Public Administration, (2016). The Narrative is the Threat: Refugee Crisis in western Europe and Terrorism. To be published Summer 2017.
iiIdem

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